Mon ami le Baron
Ce Prenokt là, même sans l'épaisse et dense couverture d'arbres et de plantes en tout genre qui recouvrent le Royaume de Neutra et des elfes, je n’aurais pu distinguer l’une des semi lune, celle qui est pâle, vagabonder dans le ciel de Ganareth. Je n'aurais pas non plus pu distinguer l’étrange œil, l’un des dix amas de débris nés de la Cassure, qui semble fixer Ganareth avec un air de mépris et de honte adressé à ces peuples incapables de se défendre contre les légions, les meutes et les hordes de nos ennemis. Non, car en ce Prenokt de Hotomn, d’épais nuages, qui semblaient vouloir rester là pour toujours, cachaient ces plaies du passé et laissaient une pluie froide et pénétrante tomber sur les forêts du Royaume de Neutra. Cachant les cieux, ils me rappelaient les ombres planant entre les adeptes des différentes magies et entravant notre lutte contre Dragoon. Pendant deux cent sept Yano, nous avons vaillamment résistés, mais depuis douze ans, déjà, le catastrophique conseil qui avait provoqué ce schisme au sein du peuple des elfes ne faisait qu’aggraver la situation, chacun étant engoncé dans ses opinions, ne s’occupant plus de nos ennemis communs les dragons, les trolls et les orcs, laissant la défense de nos forêts au mains de Coccifera et de ses plantes emplies de mana.
Mes cheveux sombres, pour une fois rattachés en arrière, étaient trempés, de même que ma vareuse neuve et les fleurs que je tenais à la main et qui commençaient à avoir tristes mines. Malgré ce temps exécrable, mon dodo chevauchait courageusement sur le large chemin tortueux afin d'éviter des arbres millénaires et où seules quelques rares racines pouvaient surprendre une monture distraite. Le petit poney qui, je l’espérait, plairait à mon filleul, nous collait au train, docile et paisible. C'étaient des animaux parfait pour apprendre aux enfants à chevaucher sans crainte et sans danger dans nos épaisses forêts.
Soudain, au détour du chemin, les bois s'arrêtaient net et laissaient la place à une énorme clairière, vaste terrain déboisé ayant servi à la construction de l’énorme bâtisse de pierre brute qui apparaissait en son centre. Certains elfes étaient presque aussi virulent contre l'utilisation de la pierre pour nos forts et traitaient de "nains" ceux qui le faisaient, mais un argument frappant les faisait taire; la pierre ne brûle pas. Loin d’être terminé, la construction promettait de devenir un vrai château, une forteresse imprenable capable de protéger les pauvres êtres se retrouvant sans toit et d’abriter les guerriers de passages. Mais pour l’instant, seul ce que l’on appelait le donjon émergeait du sol terreux et boueux. Mais je n’en éprouvais pas moins de la fierté pour ce fief et pour son Baron, qui n’était autre que mon maître, mon meilleur ami et le père de mon filleul.
Ce Prenokt là, donc, veille d’une mission que ma foi je me devais d’accepter, j’étais invité à sa table. Entrant dans la cour, un serviteur voulût prendre les montures en charge, mais je refusai que le poney ne s’en aille aux écuries avant que Estelion ne le vît. Ce qui ne tarda guère. Je le vis en effet sortir par grande porte, déboulant les marches de l’escalier deux par deux, suivi par sa gouvernante horrifiée qui lui criait de rentrer en lui courant après. Descendant de mon dodo, je saisis le garnement sur le dernier palier avant le sol souillé de boue et le soulevai en l’air sous le regard méprisant de la vieille femme.
- Parrain ! Enfin ! Je t’ai attendu tout le Djay ! Pourquoi t’es pas venu plus tôt ? Je veux te voir tous les jours !
Jetant un œil par-dessus mon épaule, il remarqua aussitôt le poney et se mit à se débattre, voulant aller vers lui.
- Qu’il est mignon ! Comment s’appelle-t-il ? Je peux le caresser, dis ?
Toujours en le portant, je l’approchai du petit animal, nez contre museau. Estelion lui passa les bras autour du cou, puis, quand il le lâcha, je l’assis sur le cheval miniature.
- Il est à toi, gamin. Et son nom sera celui que tu lui choisiras.
L’enfant n’en revenait pas. Il était tellement ébahis, certainement déjà en train de s'imaginer éviter les arbres au grand galop, qu’il ne pensa pas à me remercier, et j’étais tellement content de lui faire plaisir que je ne le lui demandai pas. C’est alors que sa mère, belle à maudire l’âme la plus chaste, apparût sur le pas de la grande porte.
- Je suis contente de voir que Dînsereg est pour un fois ponctuel. Bienvenue, chevalier, je serai heureuse de vous revoir une fois que mon fils sera à l’abri de la pluie, et son parrain sera sûrement mieux assis dans un confortable fauteuil avec un verre de vin à la main en compagnie de mon mari le Baron...
Le doux nom de vin me fît saliver d’avance tant étaient rares les occasions de goûter à de tels breuvage. Estelion sous le bras, je montai donc les marches conduisant à l’intérieur de la bâtisse. Arrivé devant l’épouse de mon meilleur ami, je déposai l’enfant et fît une révérence en lui tendant les fleurs.
- Ravi de vous rencontrer, Dame Eithel. C’est un honneur pour moi d’être invité en votre demeure, certes en chantier pour l'instant, mais qui promet de devenir somptueuse…
Elle prit les fleurs en jetant un étrange regard anxieux derrière elle. C’est alors que j’aperçus enfin le seigneur des lieux, mon ami Hîrlad, accoudé contre la porte, dans l’ombre de son épouse. Il s’avança dans la lumière venant de l’intérieur et sortant par la porte. Cela le grandissait et lui donnait un air menaçant. Il me parla d’une curieuse voix, sèche et froide comme les flammes des dragons bleus.
- Relève-toi, mon ami. Depuis quand t’aplatis-tu devant les dames en leur offrant des fleurs ?
Et il s’en retourna dans son antre, attendant que je le suive. Tout en me relevant, je regardai Eithel, si magnifique. Mais quand je rencontrai son regard, j’eus l’impression d’y lire une sorte de sourde détresse. Je dus m’attarder une peu trop longtemps à la dévisager, car quand elle s’en rendit compte, elle se détourna vivement et se mit à gronder la gouvernante, coupable d’avoir laissé sortir Estelion ainsi vêtu, tenant négligemment mon bouquet pratiquement détruit à la main.
Hîrlad m’attendait dans le vestibule. Il ordonna à un domestique de faire sécher mes affaires et de m’en prêter des siennes. Après avoir refusé poliment, je compris que les ordres du maître de maison étaient sans appel et je suivis donc le domestique. Une fois dans la chambre d’ami, je me dévêtis et enfilai prestement les vêtements préparés à mon attention. Me sentant mal à l’aise, je suivis néanmoins le domestique qui me conduisit dans un salon que l’on avait peine a imaginer quand on voyait le bâtiment de l’extérieur. Quantités de tentures donnaient de la chaleur à l’endroit, tandis que des tableaux et des étagères remplies de livres et de manuscrits embellissaient la pièce et que trois statues finissaient de l’ennoblir. Devant un magnifique âtre dans lequel brûlait deux grosses bûches se trouvaient deux fauteuils en bois de tek et rembourrés de velours pourpre. Dans l’un d’eux se tenait Hîrlad. D’un geste de la main, désinvolte, il me fit signe de m’asseoir. Sans attendre d’ordre, le domestique me servit un verre de vin sombre et épais, denrée rare s’il en était, et d’habitude réservée aux temples.
- Il vient de vignes du Sud… Eh oui, me crois-tu ? En ces temps troublés, il est encore des hommes, ou des gnomes paraît-il, capables de s’occuper de vignes et d’en faire du vin ! Et il est des fous pour l’acheter au prix qu’ils en demandent… Même les clergés n’ont plus les moyens de s’en approprier, alors profites-en, tu ne dois pas en avoir bu souvent, lors de tes campagnes… Santé, vieux frère... Que la confiance toujours entre nous règne.
Je ne comprenais pas le sens exact de ses mots. Nous étions frère de sang, nous connaissant depuis gamin. Nous avions fait toutes nos expériences ensemble, avions été dépucelés par la même humaine, avions tué notre premier adversaire lors de la même bataille… Bref, nos vies étaient liées depuis bien avant que Dragoon ne tente de conquérir les Forêts de Neutra, quand nous pensions encore que la Bête serait stoppé dans les terres glacées de la Déesse Aesir. Je répondis tout de même par une promesse de fidélité à son encontre, du plus profond de mon cœur et le regard qu’il me lança alors me fît froid dans le dos.
Ne croyait-il plus en mon amitié ? Ce vin partagé signifiait-il un nouveau pacte de sang ? Tandis que je m’interrogeais, le petit Estelion arriva dans la pièce et grimpa sur mes genoux en nous suppliant de lui raconter des « histoires de quand on était jeunes ». Son père, d’habitude mauvais conteur, se mit alors de bonne grâce à raconter une anecdote. Je suis sûr qu’il avait choisi, ce soir là, de raconter sciemment celle que je ne pourrais jamais oublier. Celle qui m’avait liée à lui pour et par ma vie. Celle qui avait fait de moi son homme lige… L’histoire du jour où il me sauva la vie au péril de la sienne. Tandis qu’il racontait ce sombre souvenir, où l’humiliation de m’être trouvé dans une si mauvaise situation n’était compensée que par le courage et la bravoure dont avait fait preuve Hîrlad, Eithel s’en vient se placer derrière le fauteuil de son mari. Elle connaissait pourtant ma mésaventure, mais, durant tout le long que Hîrlad parla, elle ne cessa de me dévisager, comme si elle l’entendait pour la première fois. Quand vint le moment le moment fatidique de l’histoire, celui où il me sauvait la vie et où je lui faisais ma promesse, Hîlad ne regardait plus son fils. Non. Il avait son regard planté dans le mien. Je maintins son regard un instant, mais, étrangement, ce fût Eithel qui arrêta notre petit jeu en s’avançant devant son époux, qui voulût l’attirer vers lui. Agilement, elle l’esquiva en lui faisant un sourire et nous pria de passer à table, sans quoi le repas serait froid. Ce que nous fîmes de bonnes grâces.
C’est avec plaisir que je dégustai du cuissot de grouik farci au pâté de zinzin accompagné de légumes bien cuits et de bière fraîche. Je pensai avec dépit aux repas crus habituels, pris à même le sol, toujours vite et sans plaisir et j’eus alors des remords. Je regrettai de ne pouvoir offrir aux hommes de mon escouade un tel repas, alors qu’ils en auraient mérités cent. Au moins ce soir, pour une fois, ils avaient pu trouver refuge dans une grange pas très éloignés du fort de Hîrlad, baron de ces forêts.
Le repas fût silencieux, en partie parce que Estelion mangeait avec les domestiques. Eithel ne décolla pas son regard de son assiette et Hîrlad ne cessait de cherche mon regard, me rendant mal à l’aise. Je ne comprenais pas ce qui passait ici. D’habitude, mes visites se passaient de la meilleure des manières et mon ami se montrait enjoué et heureux de me voir pendant que son épouse nous servait à boire en écoutant nos anecdotes et autres souvenirs un sourire au coin des lèvres. Quand nous eûmes terminés de manger, une servante vint débarrasser la table et nous servit des liqueurs de framboise. En s’excusant, Eithel nous quitta afin d’aller baigner Estelion, qui semble-t-il en faisait voir de toutes les couleurs à sa gouvernante. Je la remerciai pour l’excellente pitance avant qu’elle s’en aille. Une fois la dame des lieux sortit, quand nous fûmes, Hîrlad et moi, enfin seuls dans la pièce, je plantai enfin mon regard dans le sien, ce qui lui arracha un sourire. Je savais de quoi nous allions parler, et cela ne m’enchantait guère.
- Tes hommes sont-ils prêts ? As-tu bien compris les consignes ?
Jusqu’au dernier moment j’avais espéré que ce siège n’aurait pas lieux, mais la diplomatie avait visiblement échouée. Je soupirai et lui répétai d’un ton las les ordres que j’avais reçu voici trois Djay par une missive de sa main. Je devais, plutôt que d’aller tâter du dragon, une fois de plus aller chasser d’autres elfes de leurs forêts. De Ses Forêts. En effet, l’un des Seigneurs de sa baronnie a été reconnu coupable d’user de la magie interdite, celle qui détruit. Celle appelée « magie des elfes impurs ». Une fois de plus, j’aurais voulu le convaincre de peut-être utiliser ces gens plutôt que de les chasser. En première ligne, contre les orcs ou les trolls, ils pourraient faire des ravages… Mais non. Comme les membres du Conseil, il ne voulait pas entendre parler de cela. Et je devais m’y résigner et lui obéir, aussi, je ne dis rien. Mais à son regard et au sourire éclatant qu’il me lança, il savait qu’il venait de remporter une nouvelle victoire.
- Sais-tu qu’une fois que cette vieille forteresse de l'ancienne époque sera mienne, je possèderai les treize forts de ma baronnie ? J’y mettrai Aphadglîn comme Seigneur et il la reconstruira selon les nouveaux canons.
- C’est un incapable ! Il n’a aucune initiative et ne sait que commander à coups de bâtons… quand ce n’est pas le fouet ou le cachot !
Je regrettai aussitôt de m’être laissé emporter de la sorte et m’empressai de retourner la phrase à mon avantage, avant qu’Hîrlad n’ait le temps de répondre.
- Mais il t’obéira en aveugle et ne te causera aucun souci. Je préparerai le terrain pour lui… Il n’aura qu’à attendre tes ordres en se prélassant au sommet de la grande tour que ses serfs construiront… Pour autant que cette maudite pluie cesse un jour.
Mon ami acquiesça et m’infligea à nouveau son sourire de vainqueur. Toujours le même, éclatant, sûr de lui et si charismatique. Je l’aurais suivi dans le Lac aux Eaux Sombres, là où Gothar noya Freïa, s’il me l’avait demandé. Et il le savait.
A mon grand soulagement, quelqu’un frappa à la porte. Le visage fripé et ridé de la gouvernante de mon filleul apparût dans l’entrebâillement de la porte et annonça que le chenapan allait se coucher. Le baron acquiesça et sembla se perdre dans une pensée, mais la gouvernante insista et demanda si je pouvais monter border Estelion, car il me réclamait. D’un geste énervé, Hîrlad me fit signe que ce la ne le dérangeait pas. Je me levai donc et suivit la gouvernante jusqu’à la chambre du gamin, qui se trouvait à l’étage, à l’angle d0un couloir. Quand j’entrai dans la chambre, je vis Eithel au chevet de l’enfant, en train de lui murmurer quelque chose, probablement des mots que seule une mère aimante disait à son enfant. Quand elle me vit, elle s’éloigna du lit pour me laisser la place et se dirigea vers la porte. Je m’avançai vers Estelion.
- Alors, gamin, on refuse de dormir ?
- Mais… il est si tôt, et je ne t’ai presque pas vu !!!
- Allons, ne pleurniche pas… Ecoute, quand j’aurai fini le travail que m’a donné ton père, je t’emmènerai quelques jours, d’accord ? Dès que je reviens, nous passons du temps ensemble…
- Tu as déjà dit ça… Tu as déjà promis qu'un jour tu m'emmènerais là où il n'y a plus d'arbres...
- Je te le promets sur Coccifera, je t’emmènerai en voyage, d’accord ?
L’enfant fit semblant de réfléchir quelques instant, l’air mi boudeur, mi sérieux, attendrissant dans sa tentative d’imiter les adultes. Enfin, de lui-même, il se coucha et se couvrit.
- Tu vois, je sais faire tout seul… Quand on sera en voyage, je serai comme un grand.
Je me penchai vers lui et l’embrassai sur le front. C’est alors qu’il me murmura un merci pour le poney. Pas de doute, ce gosse savait me faire fondre. Je lui arrangeai encore sa couverture, bien qu’elle fût déjà parfaitement disposée, mais, je ne sais pourquoi, je tentai de perdre du temps. Enfin, après avoir souhaité de bons rêve à mon filleul, je sortis de la chambre et fermai la porte doucement.
C’est là que je me retrouvai face à elle, seul et désarmé. Elle me fixa sans un mot, me fixant de ses yeux noirs au fonds desquels je lisais des reflets qu’il me fallait ignorer et réprouver. Toujours sans un mot, elle mit ses mains sur mes épaules, ses doigts serrant ma chair le plus qu’elle le pouvait. Je restai de marbre. Puis, ses mains, toutes tremblantes, remontèrent mon cou et s’arrêtèrent sur mes joues. Elle se tenait sur la pointe des pieds, et moi j’étais droit, comme au garde à vous, pétrifié. Elle réussit cependant à me faire pencher en avant et, tendrement, elle appuya mon front contre le sien. Je n’oublierai jamais l’odeur de sa peau, de ses cheveux… Je ressentis plus que je n’entendis son murmure…
- Moi aussi, emmène-moi…
J’étais sous le choc. Moi, le combattant au sang froid, je me trouvais cette fois-ci dans un duel où nulle parade ne pouvait me sauver, où nulle esquive n’était possible et où une contre attaque serait fatale. Aux abois, je tentai de faire le vide dans mon esprit. Je ne pouvais trahir mon maître. Mais je ne pouvais, ne voulais pas non plus me dégager de cette étreinte. Mais le sort le fit à ma place, car soudain, vive comme la foudre de Hel, elle se dégagea prestement de moi et s’éloigna de deux pas, l’air affolée. Elle avait juste eu le temps le temps de me déposer un baiser sur la joue et de me laisser un murmure dans le creux de l’oreille qui pour moi ressemblait à un cri.
- Reviens vite… je ne tiens plus…
C’est alors que j’entendis un pas lourd monter les escaliers. Le regard d’Eithel retrouva sa teinte habituelle et c’est avec froideur qu’elle se mit à me parler.
- Oui, tu devrais venir plus souvent, cela fait si plaisir au petit… Par contre, ta promesse de le prendre en voyage risque d’être difficile à tenir… Je ne sais pas si Hîrlad sera d’accord, à moins que je ne l’accompagne…
Perdu dans ma perplexité, je n’avait saisit qu’à demi mot les mots d’Eithel. Par contre, je compris très bien ceux de mon ami le baron.
- Ou peut-être sera-ce moi qui les accompagnerai, ma douce et fidèle épouse !
C’était impossible, il ne pouvait nous avoir entendus, et encore moins vus… Mais le ton de sa phrase me glaça l’épine dorsale sur toute sa longueur. Je ne pus que m’aplatir d’avantage devant lui, baissant les yeux et parlant d’une voix rauque.
- Ce sera un plaisir que d’à nouveau voyager avec toi, Hîrlad… Mais j’ai d’abord un travail à accomplir pour mon Baron et ne saurai le faire attendre encore plus. Je vais donc disposer, avec votre permission…
Nous descendîmes tous les trois les escaliers en silence, Hîrlad fermant la marche, son regard de plomb posé sur ma nuque. Arrivé en bas, le domestique, sur un ordre d’Eithel, m’apporta mes vêtements dans un sac et m’aida à passer ma vareuse.
- Les habits, tu peux les garder… Je me suis un peu empatté et ils ne me vont plus. Eithel me reproche assez mon manque d’activité physique.
- Bonne excuse pour venir avec moi voyager un peu, Hîrlad.
Mais mon ami ne releva pas ma remarque et sortit sur le perron, attendant que j’ai finit de me préparer. Le domestique, après m’avoir dit au revoir et attendu que je lui glisse un goth dans la main, s’éclipsa, me laissant seul avec Eithel. Je lui tins les mains, comme je le faisais depuis toujours en nous disant au revoir et lui souhaitai qu’Ysatis veille sur elle, tandis qu’elle me promit de prier pour qu’Agnar soutienne mon bras au combat.
Enfin, je sortis. La pluie tombait toujours et Hîrlad la regardait avec une certaine fascination.
- Que ce ne puisse être le sang de ses traîtres impurs ! Dînsereg, promets-moi une chose : remporte une victoire éclatante, que personne ne puise remettre en doute ma parole ou mes actes… Non… Jure-le moi !
Et je le lui jurai. Puis, après lui avoir fait mes adieux, j’enfourchai mon dodo et me remit en route, sous la pluie. Mais à cette Hor-là, je savais que c’était la semi lune sombre qui planait au-dessus de nos pauvres têtes misérables. Et tandis que je m’éloignai, je sentis le regard du baron sur moi jusqu’à ce que les arbres, ses arbres, ne l'empêchent de me voir… Et même ensuite, je savais que ses pensées ne me quitteraient pas.
Longue et amer fût la route jusqu’à la grange où campaient mes hommes. Un chemin aussi boueux que mon âme et une pluie aussi amer que mon esprit. Je venais de commettre la pire des trahisons, et je ne savais que faire, à part remplir au mieux ma mission. Il voulait une éclatante victoire, il l’aurait. Mais un sentiment nouveau m’accompagnait. Comme une boule dans l’estomac, une volonté s’était insinuée en mon corps, me faisant découvrir la peur de perdre quelqu’un… Je me haïs pour cela…
Mon aide de camps, dès qu’il m’aperçut, courut vers moi. Avant même qu’il ait le temps de me saluer et de me demander comment s’était passée ma soirée, je levais le bras en lui intiment le silence.
- Levez le camp. Nous partons à Resol.
Il allait protester, mais mon regard l’en dissuada et, l’air surpris et désolé, il partit donner ses ordres. Quelques minutes plus tard, à l’intérieur de la grange, les chants et les rires cessèrent et les préparations du départ au combat commencèrent. Et moi, je les attendis, en selle, sous la pluie, en me demandant pourquoi Ethiel avait fait cela...