La haine du Baron
Je regardais le cadavre qui gisait à mes pieds, car il ne faisait aucun doute que mon bourreau était bel et bien mort. Je fus alors pris de hoquets et je me mis à vomir le peu de bile qu’il me restait encore dans les tripes, ne pouvant m’empêcher de verser des larmes de douleur et de peine. Trop de choses s’étaient passées ces derniers jours et je devais rétablir un semblant d’ordre dans le chaos de mon esprit en ruine. Il me fallait me ressaisir et, après de longues minutes de respiration difficile et de quintes de toux qui me déchirèrent les poumons et la gorge, je me remis peu à peu moralement et parvins à imposer un semblant d’ordre en moi. Malgré mon incrédulité, mon incompréhension et mon mal-être, je me sentais physiquement mieux pour la première fois depuis des jours, bien qu’au bord de la panique et me dégoûtant, car ne je ne comprenais alors pas encore ce qu’était cette espèce de vase noire et poisseuse qui semblait stagner au plus profond de mon être. Mon corps s’était guéri à une vitesse qui était loin d’être naturelle, mais mon âme, elle, ne guérirait plus jamais. Je ne savais que faire mais, pire que tout, je ne pouvais rien faire… à part peut-être me remémorer ces derniers jours qui, si par miracle je m’en sortais, resteraient gravés en moi comme l’étaient ces plaies devenues soudainement d’affreuses cicatrices, stigmates décorant mon corps, jusqu’à ce qu’ils viennent en finir avec moi, pour de bon, cette fois...
Emmené par les gardes, défilant comme le dernier des vauriens, je passai sous les regards d’incompréhension des badauds présent aux abord de la forteresse en construction de Hîrlad. Ce qui devait être une marche victorieuse fût au final une funèbre marche. Je tâchai de rester digne et de me tenir droit mais, quand nous eûmes monté les quelques marches et passé le vestibule , juste avant la salle d’audience du Baron, je pus apercevoir furtivement par la porte entrouverte de la chapelle familiale, le cercueil où reposait Eithel. Je ne vis qu’un court instant son blanc visage, encore si belle, un torrent de larmes invisibles déferla à l’intérieur de mon âme. Je n’aurais jamais fait le plaisir de pleurer devant ces gardes qui m’emmenaient vers mon cruel destin.
Hîrlad siégeait dans son grand siège taillé à même la roche, car il était de bon présage, à l’époque, de ne pas utiliser de bois pour la fabrication d’un trône, qui tout comme le Bâton de Commandement était un signe ostensible de pouvoir. Mon prétendu ami, vautré et tenant un verre de vin à la main, ne semblait pas dans son état normal. Jouant des épaules, je réussis à précéder quelque peu les gardes et à m’avancer au devant de lui.
- Hîrlad… Mais que se passe-t-il ?
- Silence, traître ! Si tu parles encore, je te fais rouer de coups !
Il se leva péniblement et se dirigea vers moi, l’air menaçant. Son haleine puait l’alcool et il était évident qu’il était ivre.
- Il y’a trois Djay, quand la pluie a cessé, Eithel est montée au sommet du donjon, pour s’occuper de ses fleurs. Et là, Neutra ne sait pourquoi, elle a du se pencher sur le rempart. Stupidement, elle a du glisser sur de la mousse encore humide… Et… Et nous avons retrouvé son corps trente mètre plus bas… Elle… est morte sur le coup.
Il se mit à faire les cents pas, cette fois en parlant à mon attention.
- Et toi, traître que tu es, alors même que je t’avais demandé une victoire éclatante, tu profites de mon deuil pour m’enfoncer encore plus ce poignard du destin dans mon cœur ! TRAÎTRE !
A ce moment là, je ne pus retenir mes paroles, ce qui contribua sans doute au sort qui me fût réservé plus tard.
- Hîrlad ! Le chagrin t’aveugle ! Il est fou le noble qui reproche à général d’avoir remporté une victoire sans perte aucune ! Tu as la forteresse de Tirith Barad, et en plus les pratiquants de la magie destructrice ont été bannis de tes terres ! Mais que voulais-tu de plus !
Le baron se dirigea vers moi, fulminant. Levant son lourd poing, il l’abattit violement sur mon visage, me faisant éclater la joue. Et là, subitement, le jour se fit en moi et je commençais à comprendre quel genre de notable je servais. Secouant la tête, je ne pouvais croire ce que me disait Hîrlad.
- Tu devais en finir avec eux ! Tous ! Tu n’avais qu’à les brûler dans leur forteresse en bois ! Tu n’avais qu’à les exterminer ! Les réduire en cendres !
- Mais ce ne sont pas des trolls ou des orcs ! Ce sont des elfes, Hîrlad, tout comme toi !
- Des êtres impurs ! Indignes d’être appelés elfes !
Il m’assena un nouveau coup et, cette fois, je m’évanouis. Je ne me réveillai que beaucoup plus tard, dans un sordide cachot des geôles souterraines du fort. J’étais attaché par les chevilles au sol et par les poignets au plafond. Il m’était impossible de me libérer et j’étais condamné à rester debout, au prix d’énormes douleur. Mais ces douleurs là, par la suite, je les bénis, car le cauchemar n’avait pas encore vraiment commencé. Ce n’est qu’après m’avoir laissé ainsi plusieurs Hor qu’ils vinrent. Ils commencèrent par me jeter un sceau plein d’eau glacée, puis me rouèrent de coups jusqu’à ce que je m’évanouisse. Par la suite, pendant je ne sais combien de Djay, à chaque fois que je m’éveillais, ils arrivaient. Le sceau d’eau, les coups et à chaque fois une nouvelle torture, tel le fouet, les pinces ou le sel jeté sur mes plaies. Je voulais mourir, mais ils n’allaient jamais assez loin pour que je puisse me laisser aller. Je ne parvenais pas à laisser mon esprit s’envoler. Je ne savais même plus pour quelle raison j’étais enfermé et avais même oublié la mort de Eithel. Les séances de tortures continuaient, régulièrement. Quelque fois, Hîrlad assistait à ma déchéance, un horrible rictus déformant ses traits. J’étais une loque, un vulgaire morceau de viande servant de défouloir aux pires des soldats, aux plus violents des sadiques qui sévissaient sous les ordres de mon ancien ami.
Un Djay, je ne sais lequel, car j’avais perdu toute notion du temps, personne ne vint pour me frapper. A chaque bruit que j’entendais derrière la porte, mon corps se mettait à trembler et des douleurs me couraient partout à travers mon être meurtri, anticipant les coups que j’allais recevoir, mais personne ne vint. Mon esprit ne parvenait plus à raisonner et mes sens me trahissaient. J’étais sale, couvert de sang, de poussière, de sueur et de vomi. On me laissa ainsi longtemps, si longtemps que mes sens revinrent peu à peu. Je me remémorais tout, alors une douleur plus grande que mes douleurs physiques se répandit en moi. Eithel était morte… Seul dans ce sombre cachot, je me mis à pleurer.
Comme s’il avait attendu ce moment-là précis, Hîrlad entra dans la cellule. Il s’approcha de moi et, de ses doigts, me releva le menton et me regarda dans les yeux. Son regard brûlait de mille foudres et une haine telle que je n’en avais jamais vu brillait dans son regard.
- J’ai envoyé mes chiens à la poursuite de ceux que tu n’as pu vaincre... Mais ce n’est pas le pire de tes actes. Car c’est par ta faute que ta femelle adorée a rejoint sa déesse, misérable traître. Mais que croyiez-vous donc ? Que je ne me rendrais compte de rien ? Pauvre minable. Tu vas savoir ce qu’il encourt, celui qui me trahit… Puis tu la rejoindras… Vois ma bonté, je vous offre l’éternité ensemble, dans la mort ! Elle aurait dû être à tes côtés, mais dans sa bêtise, du haut de cette tour, elle m’a avoué son amour pour toi… alors j’ai cédé à la colère.
J’étais dans un tel état que je ne pouvais même pas ouvrir la bouche. Je ne parvenais pas à lui expliquer sa méprise… son erreur. Et de toutes manières, il ne m’aurait pas cru, enfoncé comme il l’était dans sa folie. A nouveau, il me frappa, puis me cracha au visage et s’en alla, me laissant seul avec le pire des ses sbires. Malgré les coups et les tortures, je m’en fichais. Tout ce que j’avais en tête était que Hîrlad venait de m’avouer qu’il l’avait tué... Il avait assassiné sa propre épouse. Alors que le garde me battait, je sus que c’était la dernière séance. Qu’il me tuerait de ses poings. Il y prenait tellement de plaisir. Son visage extasié, le plaisir qu’il prenait à me battre et le bien-être qui irradiaient de lui me firent tout-à-coup ressentir un vieux sentiment en moi. je levai les yeux et le regardai. Croisant mon regard, il cessa les coups.
A travers mes lèvres tuméfiées, malgré les douleurs et la peur de mourir, un peu de ma colère et de ma haine parvinrent à sortir et à émettre un gargouillis de phrase qu’il comprit néanmoins.
- Que ne puis-je aspirer ta vie pour accomplir une vengeance.
Un sourire idiot luisit sur son faciès et il leva le poing pour recommencer, mais soudain, il sembla se crisper, son poing restant étrangement en l’air, tremblant. Alors, il s’effondra, à genoux, et se mit les mains autour du cou, suffoquant. Je crus d’abord stupidement qu’il s’étranglait lui-même, mais il n’en était rien. A ce moment-là, je ressentis plus que je ne vis une aura noire, poisseuse et visqueuse passer de lui à moi. Une énergie nouvelle, flaque noire au fond de moi, me redonnait des forces. Je souris et regardai le garde humain. Plus je sentais des forces revenir en moi, plus il semblait souffrir et se vider de son énergie vitale. Je ne savais ce qui se passait, mais sur le moment, j’y pris un réel plaisir, presque une jouissance. Soudain, le garde se redressa et tout en me lançant un regard plein de haine et de crainte, il poussa un dernier râle et s’effondra complètement, mort.
Et moi, j’en étais toujours au même point, attaché, entravé, retournant sans cesse les évènements dans ma tête douloureuse. Il me fallait me libérer. Mais comment faire pour détacher ces lourdes chaînes. J’avais peut-être mon corps guéri grâce au fluide vital qui avait quitté mon bourreau pour s’insérer en moi d’une manière si plaisante et si effrayante, mais je n’avais pas eu de nourriture depuis des jours et je n’avais aucune force en moi. La seule chose que je pouvais faire était penser. Et plus je le faisait, plus je me rendais compte de ce qu’était Hîrlad, de ce qu’il avait fait et de ce dont il était capable. Je sentais la haine et la colère grandir en moi, où se mêlait un sentiment d’impuissance dû à mes liens. J’en vins à souhaiter que, comme dans les pires racontars inventés pour discréditer les soi-disant elfes impurs, le cadavre gisant à mes pieds m’obéisse et me délivre.
Je riais de moi et de ces fantasmes quand je vis le corps bouger. Il n’était pas mort et allait me finir. Mes espoirs s’envolèrent quand le garde se releva et que, le regard vide, il tendit les bras vers moi. Il allait m’étrangler et je ne pourrais rien faire pour me défendre. Quelle cruauté des dieux que de m’avoir fait croire que le malaise de ce garde pouvait me sauver la vie.
Mais à ma grande surprise, au lieu de mon cou, ce furent mes liens qui cédèrent. Je tombai au sol. Il fallait me détacher les jambes et m’enfuir, avant que ce corps en mouvement ne veuille se nourrir de mon cerveau, comme le disaient les mythes. Alors, le cadavre s’agenouilla. Je me protégeai la tête, mais encore une fois, il ne m’arriva rien, car au lieu de me fracasser le crâne, il délivra mes jambes et sans attendre, il alla ouvrir la porte à l’aide de la clef qui pendait à sa ceinture. Je restai interdit. Tout ce que je désirais, il l’accomplissait. Je pensai alors qu’il devrait m’aider à me relever et m’aider à marcher, car je ne tiendrais pas sur mes jambes. Et le mort-vivant s’exécuta. Bien que cela me dégoûtait, je pris appui sur lui et ensemble, nous sortîmes du cachot. Nous avions avancé de plusieurs mètres quand un bruit se fit entendre dans les couloirs.
Deux gardes s’approchaient. Je me dis qu’il fallait les laisser venir et les laisser croire que j’étais mort et que mon bourreau devenu esclave leur inspire confiance. Quand ils furent tout prêt, alors que l’un des gardes allait parler, le cadavre me lâcha et je m’effondrai au sol. Les deux gardes me suivirent du regard et avant même que j’eus touché le sol, le cadavre avait dégainé sa lame et l’avait enfoncée dans le cœur de l’un des gardes. L’autre, au lieu de réagir, porta son regard sur son camarade, ce qui causa sa perte. En effet, au lieu de garder sa lame, le mort mit ses mains sur le cou du garde et serra. Il ne put rien faire pour se défendre et mourût très vite, les os du cou broyés.
Le cadavre se baissa et me souleva pour continuer notre marche. J’eus alors la vision des deux gardes se relevant, massacrant tout la maisonnée et y mettant le feu. Avant même que j’eus le réflexe d’arrêter mon imagination, les deux gardes avaient commencés à se redresser, s’emparèrent de torches fixées au murs et partirent dans les couloirs. Je remarquai alors à mon grand désespoir qu’un ordre donné à l’une de ces créatures ne pouvait être annulé. Ainsi commença le massacre de la Forteresse Hîrlad.
Dans le calme de la nokt, soudain des cris, des hurlements et des flammes se propagèrent dans le fort, semant la mort et la destruction. Des cadavres, membres tranchés, recouvert de blessures ayant causé leur mort, s’attaquaient à chaque être vivant qu’ils rencontraient. J’étais effaré. Je n’avais jamais souhaité qu’une telle chose arrive et je ne pouvais rien faire pour l’arrêter. Le cadavre continuait à m’emmener, mais au lieu de sortir de la bâtisse, je lui ordonnai de monter à l’étage. De toutes mes forces, je me mis à penser à Estelion, qu’il fallait qu’il ne lui arrive aucun mal. Le cadavre me conduisit devant la porte de l’enfant et me lâcha pour aller s’occuper d’un garde qui accourait vers nous. Tenant à peine sur mes jambes, j’entrai dans la pièce. Le gamin, debout au centre de la pièce, tenait d’une main maladroite une vieille épée émoussée. Devant ce garçon courageux, mon cœur s’emplit en même temps de fierté, pour mon filleul, de tristesse, pour sa mère, et de rage pour la stupidité de son père. Me reconnaissant, il accouru vers moi.
- Parrain ! T’es là ! Papa a dit que tu avais rejoints maman ! Où est-elle ?
Je secouai la tête en le prenant dans mes bras. Hîrlad ne lui avait rien avoué. Pire, il avait menti à son fils sur le sort de sa mère et comptait certainement lui mettre sa mort sur mon dos. Quel perfide personnage ai-je pu servir toutes ces années… Je caressai les cheveux d’Estelion.
- Nous sommes attaqués. Nous devons fuir… Et tu viens avec moi.
- Et papa ? Il ne vient pas ? Il se bagarre ?
- Oui, oui… On part sans lui… Il nous rejoindra.
Je me rendis compte à ce moment qu’il était facile de mentir à un enfant. Je le pris dans mes bras et nous ressortîmes de la chambre et descendîmes les escaliers. Arrivant en bas, nous sortîmes de la bâtisse et nous dirigeâmes vers les écuries. Faisant le plus vite possible, je déposai l’enfant dans un coin et entrepris de sceller un cheval. Je sentis alors la pointe d’une lame entre mes omoplates.
- Je ne sais comment tu as fais pour t’en sortir et invoquer ces créatures, mais j’aurais du savoir que tu étais aussi impur qu’eux… Je n’aurais jamais dû te sauver la vie… et te tuer de mes mains quand j’en avais l’occasion…
Je me retournai doucement et lui fît face, comprenant tout de suite qu’il ne m’écouterait pas et ne désirait que me tuer. A ce moment, un couple de serviteurs entra et regarda la scène du baron menaçant de son arme son homme lige. Hîrlad, emplit de haine et de colère à mon égard, qui ne leur prêta aucune attention, leva son arme et s’apprêta à l’abattre sur moi, un sourire malsain et dément défigurant son noble et beau visage. Puis soudain, une explosion, du feu et plus rien...
Lorsque je me réveillai, je devinai juste que le soleil était haut dans le ciel. Je me sentais mal, balancé de gauche à droite, et mon visage me faisait atrocement souffrir. Ne pouvant parler, je poussai un râle. J’entendis alors une voix, à côté de moi, mais je ne voyais rien de plus que des ombres et ses paroles m’étaient inaudibles. Il me fallût un long moment pour comprendre que j’étais couché en travers de mon dodo qu’un homme menait par la bride. Derrière nous, un poney sur lequel se trouvait Estelion, étant quant à lui mené par une femme. Après un moment, je compris qu’il s’agissait des deux serviteurs de l’écurie. Je ne comprenais rien et ne pouvais démêler le nœud qu’était alors mes pensées. Pourquoi avancions-nous péniblement à travers bois et ne cheminions-nous pas sur la route ? Soudain, un choc me fit hurler de douleur et à nouveau, un voile noir recouvrit mon esprit et mes réflexions. Je sombrai dans le néant dans une chute infinie où sans cesse des lames se précipitaient vers mon visage pour le taillader.
J’ouvris les yeux. Je crus d’abord que le soleil me laminait le visage, mais après un instant je compris qu’il s’agissait d’un feu de bois et que la nokt était tombée. L’homme, le serviteur, se tenait à côté de moi. Plus loin, deux formes étaient allongées. Le gamin semblait dormirt paisiblement près de le servante. Petit à petit, ma vision s’améliora. Je tentai de me redresser et ne le pus à cause de douleurs aux côtes, certainement causées par ma posture sur le dodo. Des fourmis me parcouraient le visage et je voulus y apposer les mains, mais l’homme m’en empêcha. Voyant que j’étais revenu à moi, il me fit doucement boire, et bien que la douleur me déchira la figure, j’avais tellement soif que je persistai. Une fois désaltéré, je voulus le questionner, mais seul un infâme gargouillis franchit mes lèvres. Une ombre de pitié traversa le visage du serviteur, qui prit la parole et commença à me raconter les évènements d’une manière très formelle, comme s’il faisait un rapport. J’eus du mal à rester stoïque, mais mon entraînement de soldat m’y aida.
Selon ses dires, lui et son épouse travaillaient pour le Baron depuis de nombreuse années. C’était, selon lui, la meilleure cachette pour l’adepte de magie impure qu’était Mirtha, sa femme. Ils nous avaient suivis, Estelion et moi, car ils se disaient que je pourrais les aider à rejoindre d’autres pratiquants de la sale magie. Une fois dans l’écurie, ils virent que j’étais sous la menace du Baron, devenu fou, mais ils ne pouvaient plus intervenir. Mais quand Hîrlad leva son arme pour me tuer, une boule de feu explosa soudain contre le Baron, le transformant en une flamme de chair, de sang et de cris. Le feu m’entoura également un instant. Quand les flammes s’estompèrent, le couple de serviteur constata alors que la boule de feu provenait d’Estelion, qui avait toujours les bras tendu en direction de son père, le visage froid et dur, sans aucune émotion. Alors que le baron se mourait dans des râles atroces, ils constatèrent que moi aussi j’étais touché. Mon visage était grièvement brûlé. Mirtha prit alors sur elle de pomper les dernières ressources du baron et de me les insufler, puis ils décidèrent de nous emmener, Estelion et moi, en lieu sûr, à travers bois, afin que nul ne nous retrouve.
Je restai immobile, parvenant juste à serrer les poings et à maudire le destin. Non seulement je devais maintenant ma vie aux derniers fluides vitaux de Hîrlad, que la servante transféra en moi, mais en plus, son fils m’avait à son tour sauvé la vie. Homme lige je fus, homme lige je reste. Cette nokt là, j’aurais voulu hurler… j’aurais voulu pouvoir me percer le cœur avec ma dague… J’aurais voulu pouvoir aller me noyer dans le Lac aux Eaux Sombres et rejoindre Freïa la maudite. Mais au lieu de cela, je me retrouvais handicapé, obligé de dépendre de deux personnes que je ne connaissais pas et responsable de l’enfant de la femelle que j’aimais secrètement, morte à cause de moi et d’un Baron avide de pouvoir dont je fus l’ami et l’arme. Cette nokt là, j’appelai Agnar, mais il ne répondit pas, rassasié qu’Il était par le massacre de la veille.
De ce qui se passa dans la baronnie les djay suivants, nous n’en sûmes rien. Le couvert des forêt de Neutra nous protégeait et, si nous avancions lentement, nous étions au moins discrets et en lieu sûr. J’allais mieux et pouvais me débrouiller moi-même. La parole me revenait peu à peu et mon visage me faisait moins souffrir. Mirtha me pommadait avec un baume à base de plante qu’elle avait concoctée lors d’une halte. C’est à l’une de ces occasions qu’elle me raconta la mort de Eithel. Ce n’était pas mon ancien ami qui l’avait poussé du haut de la tour, mais elle qui avait sauté, refusant de jouer la comédie à Hîrlad plus longtemps. En tombant, elle avait crié mon nom…
Durant nos longues marches, je tentais de réfléchir, de comprendre. Mais je ne parvenais qu’à épaissir ce voile noir qui obscurcissait ma vue, mes points de vue et mon âme. J’avais découvert que je pouvais trahir, que j’étais capable d’user de la magie sombre et, surtout, que j’avais été amoureux. Quel gâchis. Estelion était courageux. Jamais il ne se plaignit, jamais il ne pleura. Je crains que ce qu’il a vécu ces djay ne l’ait transformé pour toute sa vie. Nous n’en n'avons jamais parlé, ni de sa mère, ni de son père, mais quand nos regards se croisent, je sais que nul mot n’est nécessaire. En quelques instants, il était sorti brutalement de l’enfance.
Sans nous concerter, nous avions pris la direction de la forteresse de Tirith Barad, où se trouvait toujours ce qui était mon armée. Mais alors même que nous en approchions, nous fîmes un large détour pour l’éviter. Je savais que je ne reverrais jamais Tâdcam, ami et lieutenant de valeur, qui m’aurait suivi même s’il me désapprouvait et Henrusc mon aide de camp, qui m’aurait certainement accompagné du fait de ses capacités en magie destructrice qu’il croyait me cacher. Je fus par contre heureux de ne pas avoir à revoir le maître d’armes Megil et le guerrier Thalion, qui eux m’auraient reniés et peut-être même trahis, tant ils haïssaient les adeptes de cette magie de terreur et d’horreur.
Tacitement, nous connaissions désormais notre destination et espérions que l’on nous y accueillerait. Je ne me faisais pas de soucis pour les serviteurs, qui devaient connaître nombre de gens là-bas, et j’étais sûr que Estelion serait recueilli et pris en charge par le Seigneur Tirith Barad, noble qu’il était. Pour ma part, je me disais naïvement que ma mission serait alors accomplis et que l’on me mettrait à mort, me laissant alors, par la grâce d’Agnar, rejoindre l’esprit d’Eithel… Peu à peu, la forêt fit place à des collines de savanes où il devenait difficile de se cacher, puis se succédèrent des vallées arides et rocheuses où le gibier vint à manquer. Au loin, les hautes montagnes du Royaume voisin nous tendaient leurs ombres en signe de bienvenue… Du moins l’espérions-nous.
Des dekad de marche pénible, peu habitué à cheminer en montagne. Des djay et des djay de rationnement, tant l’on trouvait peu de nourriture. Nous nous savions perdus, au bout de nos forces, frigorifiés et affamés. Et jamais Estelion ne se plaignit. Pas une fois il ne pleura. Ce garçon devenait un homme alors même qu’il n’avait pas dix ans et qu’il aurait dû passer son temps à jouer avec des amis de son âge, à apprendre la vie avec un père et à s’endormir en écoutant les chansons de sa mère. Au lieu de cela, il était perdu en montagne, avec un parrain qui ne pouvait s’occuper de lui et des serviteurs qui faisaient de leur mieux pour l’aider.
Alors que nous avions perdu tout espoir, après un djay particulièrement pénible, l’on tomba dans une embuscade. Sans un mot, sous la menaces de leurs arcs, l’on nous emmena. Après quelques hor, nous arrivâmes en vue de grottes d’où sortit un elfe grand et massif. Il s’approcha de nous et nous dévisagea. Après un instant, il vint vers moi. Sortant un fourreau de son épais manteau, il me tendit le pommeau d’une lame. De ma lame.
- Alors, Dînsereg… Viens-tu rechercher ta tueuse de dragons et te joindre à nous ?
D’une main tremblante, sans un mot, je saisis mon épée, la sortis de son fourreau et la tendis en l’air. Alors, les gens sortis de la grotte pour observer la scène se mirent à applaudir et à crier de joie. Me prenaient-ils pour un sauveur ? Je ne comprenais rien. Estelion s’approcha de moi et me passa son petit bras autour de la taille. Je voulus lui passer la main dans les cheveux, mais je me retins. A la place, je lui déposai la main sur l’épaule, comme à un ami. Il me regarda.
- Tu as tenu ta promesse, parrain. Tu m’as emmené là où il n’y a plus d’arbre…
Alors, je ne pus retenir une larme, une seule larme, qui coula le long de ma joue, lentement, laissant une traînée brillante sur mon visage sale et brûlé.
- Et toi tu t’es conduit comme bien des grands n’auraient pu le faire, fils.
Et je le serrai dans mes bras.
FIN