Iriel et Sadra

Publié le par Sadra

(Yano 8768-8881)


Alors que, pour des raisons que je ne citerai pas, je fuyais la baronnie du Sud où j’avais grandi, j’eus un djay à traverser une épaisse forêt du Royaume de Neutra. Et là, soudain, au milieu d’une clairière où coulait une petite rivière, je vis cette petite gamine d’environ six Yano assise sagement sur un petit pont, qui semblait attendre je ne sais quoi. Elle me regarda fixement, avec ses grands yeux humides. Je passai devant elle en la saluant, puis continuai ma route. A peine avais-je fait quelques pas que la gamine sauta au sol et se mit à me suivre. Je me retournai et lui enjoignis de retourner vers sa mère, car les bois étaient dangereux. A nouveau, elle sembla se perdre dans mon regard. Je l’étudiai alors plus attentivement. De toute évidence, elle était seule ici depuis quelques Djay déjà, et personne ne semblait vouloir venir la chercher. Cela aurait été cruelle de l’abandonner ainsi à son sort et je décidai donc de l’emmener jusqu’au prochain village, où je trouverais bien quelqu’un qui s’occuperait de la petite. Je lui donnai un quignon de pain et me remis en route. Elle me suivit tout Solno, sans une plainte, ses longs cheveux emmêlés et sales lui retombant sur son visage barbouillé. Elle portait une robe simple, usée et sale elle aussi. C’est alors que je remarquai que moi aussi, suite à mon voyage, j’étais dans un bien triste état. Je ris et, derrière moi, j’entendis son petit rire cristallin qui, comme un petit ruisseau, glissait sur le mien…


A Desol, nous étions encore à une certaine distance du village. Pour aller plus vite, je fis monter la petite sur mon dos, et accélérai le pas. Je ne le lui ai jamais dit, et ne le lui dirai jamais, mais je pense que les débris encore fumants de la cabane en bois que je trouvai dans les bois étaient tout ce qui restait de son foyer. Je la déposai délicatement au pied d’un arbre et la recouvris de mon manteau. Puis, jusqu’à ce que Nar’Nokt arrive, j’entrepris, au moyen des outils que je trouvai sur place, de donner des sépultures dignes de ce nom au couple d’elfe-des-bois et à leurs deux enfants, que je retrouvai gisant dans les cendres de la maison. Puis, le plus vite possible, je repartis avec la petite, mettant le plus de distance possible entre elle et ce lieu.


Et c’est ainsi que nous arrivâmes au premier des trois villages que nous traversâmes. Après m’être renseigné, on m’indiqua l’emplacement d’un orphelinat. Je leur confiai la petite et leur donnai un certain montant, pour lui acheter de quoi se vêtir et lui acheter des livres pour étudier. Après avoir dit au revoir à Iriel, je repris la route avec, je dois bien l’admettre, un pincement au cœur. Ce Djay là, rien n’alla comme il se doit. Je fus retenu à la sortie de la ville, car on me confondait avec un repris de justice. Je dus attendre l’intervention d’un officier avant de pouvoir m’en aller. Au repas de Midsol, il fallut un temps fou pour se faire servir une tambouille infâme dans une taverne bondée et minable. Ensuite, ce fut un marché à traverser et, pour terminer, un troupeau d’environ cinq milles têtes qui bloquait la route. C’en fut trop. Je m’installai à l’orée du bois qui longeait la route, dans un léger contrebas qui me cachai de la vue des passants, fis un feu et commençai à me préparer à manger.


C’est alors que je la vis, soudainement, face à moi. Elle était encore plus sale qu’auparavant. Alors que je la sermonnais un peu durement, je ne pouvais m’empêcher de sourire face à son aplomb, sa ténacité et sa facilité à me suivre. Cependant, elle était épuisée. Après avoir grignoté un petit bout de fromage et du pain, je l’installai près du feu, enroulée dans mon manteau, puis je me mis de l’autre côté de l’âtre. Plus tard, au milieu de Nokt, je me rendis compte qu’elle était venue se blottir contre moi, roulée en boule. C’est à ce moment-là, je crois, que ma volonté de me débarrasser de ce si mignon et adorable petit fardeau se dissipa. Dans les deux autres villages, cela se passa exactement de la même manière. C’est ainsi que je décidai de la garder, malgré mon jeune âge, et bien après qu’elle m’ait elle-même adopté.


Après mon compte rendu à Ahr Das, l’un des obscurs lieutenants du célèbre Dînsereg, pour qui je travaillais de temps à autre, je dus redescendre vers le sud. Je prenais mille précautions pour qu’on ne la remarque pas trop. Bien vite, je constatai que je pouvais la laisser dans une cuisine, n’importe laquelle, tout un Morhor avant qu’elle ne se mette à ma recherche. Cela lui rappelait-il des souvenirs, je ne le sais pas. Mais au moins, cela me laissait le temps de remplir mes missions. Nous vécûmes ainsi vingt-quatre Yano. Kyorl, grand ami de Ahr Das, avec qui j’avais établi de bons contacts suite à de nombreuses missions que je fis avec lui et qui m’apprit énormément de choses, me traita de fou quand je lui racontai toute cette histoire… mais il tomba tout de suite amoureux de la petite, devenant une espèce de tonton gâteau et gâteux qui ne lui refusait rien, à mon grand désarroi. Si vous n’avez jamais vu un Nov’orc faire « agada sur mon dodo », je vous promets que cela vaut le détour. Ces deux-là s’entendirent à merveille, me faisant tourner en bourrique dès que possible. Mais toutes les bonnes choses ont une fin, et Iriel grandissait. Elle était devenue une cuisinière hors pair et s’empressait de satisfaire les appétits voraces de ses « mâles », comme elle nous appelait, Kyorl et moi. C’est quand nous fûmes victimes d’une tentative d’assassinat, lors de l’un de nos mandats, que je décidai de mettre Iriel en lieu sûr. Et le lieu le plus sûr pour elle, le seul où elle accepta de rester, et qui me donna des cauchemars et des nausées, fût un temple d’Ysatis. Quand fus venu le moment de lui dire adieu, je la serrai fort contre moi en lui promettant de venir aussi souvent que je le pourrais et qu’un Djay, elle pourrait à nouveau me suivre…


Durant huitante-neuf Yano, j’allai la trouver aussi souvent que je le pus. Un bref moment, entre joie d’aller la retrouver et peine de devoir la quitter. Kyorl m’accompagnait aussi souvent qu’il le pouvait, ce qui rendait Iriel folle de joie à chaque fois. Et comme toujours, elle lui demandait de lui raconter l’histoire de Drest le demi-orc, comme quand elle était enfant... Ce qu'elle était toujours, à nos yeux. Puis nous la vîmes devenir adolescente, et enfin femme. Elle avait choisi la voie des clercs et nous harcelait sans cesse pour soigner la moindre de nos éraflures. Et le temps passa ainsi, au gré de nos visites au temple d'Ysatis. Un Djay, alors que l’allais entreprendre ma visite de Calomer pour aller fêter son cent vingtième anniversaire, je reçu cette convocation à un important conseil, signé de Dînsereg lui-même…

FIN

Publicité
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article